La Poissonnerie

LES SCULPTURES DE LA POISSONNERIE 1852

Situé à l’extrémité Est de l’Ile Feydeau cet édifice démoli en 1939 est très peu documenté dans les archives municipales; son sort, lié à celui de la Loire, s’est joué au moment du comblement du bras de l’Hôpital dans les années 1926-1938. Voici l’extrait d’une lettre adressée sans doute à l’architecte de la ville E.Coutan, par le secrétaire général de la mairie à ce propos:  » je regrette le bras de l’Hôpital dont la Poissonnerie était un élément accessoire, mais depuis qu’il n’est plus, cet édifice n’a plus sa raison d’être (…) à demi enfoui dans les sables ou, tout au moins, ne surplombant plus le miroir d’eau, il est dépourvu d’intérêt. Il n’a plus de caractère. Il tombe en ruines. Je demande la pioche »

Il avait été stipulé dans le cahier des charges de l’adjudication des travaux de démolition. « (…) la ville se réserve la propriété des trois statues posées sur la façade Est du bâtiment (.. .) ». C’était aussi le souhait exprimé par E. Coutan dans sa lettre du 3 juillet 1939. « (…) le projet de démolition n’a prévu aucun sauvetage des éléments sculptés ou autres qui méritent d’être conservés et qui pourraient être utilisés dans la décoration des jardins (…) »

Les sculptures furent sauvegardées Il subsiste trois termes d’allégories aquatiques, au Parc de Procé, dans la partie Ouest au bord d’un bassin rectangulaire; quant aux figures qui décoraient la baie monumentale à l’Est, l’une d’entre elles, La Sèvre d’Amédée Ménard, a été mise dans un dépôt du Musée du Château; la Loire de Guillaume Grootaers et l’Erdre de Ménard (déjà décapitée en 1939) ne sont pas localisées actuellement.

La Poissonnerie (1851), construite par H.T. Driollet architecte de la ville de 1837 à 1863, se trouvait à l’emplacement où Crucy avait situé son propre bâtiment en 1783, (initialement prévue en pierre, elle avait été édifiée en bois en 1807 par M.Peccot) ; Driollet conserva le projet en hémicycle et fit établir une cale en plan incliné sur le fleuve pour le déchargement des bateaux, ce bâtiment disparu ne peut se comprendre que si on le replace dans le contexte de la succession délicate de Crucy dans un lieu très sensible pour la ville à côté du château des Ducs.

L’édifice, d’inspiration éclectique, comprenait un soubassement aveugle et une halle éclairée par des baies en plein cintre, une bande courante de claires voies dans le ressaut de la toiture devait faire office de ventilation, la grande baie centrale était ornée d’une clef pendante surmontée d’une coquille et couronnée par un fronton triangulaire dont les rampants portaient trois allégories de fleuves: la Loire, la Sèvre et l’Erdre; à l’intérieur, se trouvaient les quatre têtes sculptées par E. N. Suc: l’Océan, le lac de Grandlieu, la Logne et la Boulogne. .

Il Y a quelques remarques à faire sur le nombre des sculpteurs invités; ce chantier venant après celui du Palais de Justice auquel Guillaume Grootaers n’avait pas été convié, on lui a donné le morceau principal, la plus grande des trois effigies: la Loire qui porte un navire dans la main droite, les deux autres artistes qui avaient obtenu la commande précédente ont également été sollicités. Ce saupoudrage de la commande était une pratique courante pour les grands chantiers et s’explique à Nantes dans un contexte où le travail était rare.

L’architecte a utilisé la décoration portée sur le fronton sans qu’elle corresponde à la nécessité d’amortir des éléments verticaux, ce qui semble contraire à l’usage, tout l’entourage de la baie a été travaillé: on distingue encore sur la droite de petits reliefs de homard et de crabe, pas un pouce de la pierre n’a échappé au ciseau de l’ornemaniste: coquilles, têtes de lion, motifs dentelés, une sorte d’horreur du vide paraît avoir conduit Driollet à traiter cette ouverture comme un pastiche d’ arc de triomphe et tout le bâtiment utilitaire comme un édifice de prestige. Il est certain que la succession de Crucy, le contexte urbain du château et l’existence des Bains tout proches ont conduit Driollet à vouloir se mesurer à son illustre prédécesseur, ce faisant il semble avoir négligé la valeur d’usage d’une construction également utilitaire.

Les trois sculptures de E.N. Suc se trouvaient à l’intérieur de la halle. Elles s’apparentent à des termes ou à des hermès canéphores; ce sont des têtes monumentales posées sur un socle en forme de gaine, souligné par une guirlande de feuillage terminée sur le côté par un motif en forme de gland. Elles portent des corbeilles garnies de poissons et de crustacés. L’Océan et le lac de Granlieu sont des divinités barbues, à l’antique, à peu près identiques, la Boulogne, figure à l’ovale un peu lourd, de facture classique, et la Logne, non retrouvée, devaient s’apparenter aux visages classiques de Junon ou de Minerve. Ce sont des œuvres de circonstance d’un facture très académique, leur état de conservation n’est pas très bon, elles ont toutes trois le nez épaufré.

Bien plus intéressante à beaucoup d’égards est la Sèvre d’Amédée Ménard, en pied sur le fronton, ce qui contrevient à la tradition qui déjà avant Ripa représentait les f1euves allongés. Cette gracieuse figure assez abîmée, s’appuie sur sa rame de la main gauche, de la main droite elle tient l’urne, son bras droit est long avec un avant-bras d’un modelé maladroit, elle tient sur J’épaule gauche un filet de pêche à larges mailles et son vêtement drapé sur les reins découvre son buste et sa taille, elle est en situation frontale, légèrement déhanchée, en appui sur la jambe droite, la jambe gauche un peu fléchie, la tête penchée tournée vers la droite dans une attitude pensive, elle porte une couronne de feuillage et de son chignon s’échappent quelques boucles de cheveux.

Le sculpteur a bien conservé les attributs traditionnels mais ils font plutôt office d’accessoires que d’emblèmes, la Sèvre s’appuie sur la rame au lieu de la porter, met sa main dans l’urne qu’elle semble tenir ou renverser; on assiste à un détournement de la symbolique iconographique et la statue n’incarne plus l’élément divinisé de la force naturelle, mais une séduisante figure de femme qui sert de prétexte à montrer le nu féminin.

On demeure surpris du choix iconographique de l’architecte pour la décoration de ce lieu consacré au travail; des bas-reliefs narratifs où un groupe sculpté plus évocateur de la réalité quotidienne de la mer y auraient eu leur place. Ces œuvres apparaissent davantage comme des morceaux de Salon destinés à un public d’amateurs bourgeois qu’à une décoration emblématique; il s’est produit une sorte de glissement vers un art plus mondain déjà perceptible chez Debay sur les figures du portail de l’Hôtel de Ville.

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