Une cité qu’on assassine

UNE CITE QU’ON ASSASSINE – Écho de la Loire : 28 avril 1929

Le comblement des bras nord de la Loire fera perdre à Nantes son aspect maritime

Voici, parait-il, que l’on recommence à déverser du sable dans la Loire, du côté du quai de la Maison-Rouge et du quai Baco. Est-ce là le prélude du comblement du bras de l’Hôpital.

S’il en est ainsi, il faut avouer que l’on se moque royalement de l’opinion publique.

Après le bras de la Bourse, le bras de l’Hôpital. Où s’arrêtera-t-on dans la voie des comblements ?

Ces comblements, imposés par les Ponts-et-chaussées, ont pour but, nous dit-on, d’éviter dans les deux bras Nord les affouillements causés par la rapidité du courant, affouillements qui menacent les quais et les ponts.

Oui, mais ils auraient été inutiles si les travaux d’approfondissement de la Loire avaient été faits avec plus de discernement et de prudence.

Quoi qu’il en soit, les nantais ont supporté malaisément le comblement du bras de la Bourse, ils sont nettement opposés au comblement du bras de l’Hôpital, qui nuirait considérablement à l’esthétique de leur cité.

D’accord, en immense majorité, avec la « Société des architectes » qui, dans toute cette affaire, n’a cessé de faire entendre le langage du bon sens, de la modération et de la raison, ils demandent instamment « qu’aucune opération nouvelle et définitive de comblement ne soit entreprise avant l’établissement d’un projet d’ensemble pour la transformation du centre de Nantes, comportant le détournement de la voie ferrée, la dérivation de l’Erdre et l’aménagement des quartiers riverains ». Ils veulent savoir, à tout dire, où on les mène.

LE DÉTOURNEMENT DE LA VOIE FERRÉE

Avant toute chose, il convient de savoir quel sera le tracé de la future voie ferrée.

Un point sur lequel tout le monde est d’accord est qu’il importe que tous les espaces libres récupérés doivent être entièrement consacrés à la jouissance de l’ensemble de la cité et qu’aucune partie n’en soit détournée pour créer une voie de chemin de fer.

Nous n’allons tout de même pas combler le bras de l’Hôpital pour que la compagnie du P.O., si sympathique soit-elle, puisse y faire, à frais réduits, passer ses trains ?

Comme il est impossible de demeurer dans le statu-quo et de tolérer plus longtemps la voie ferrée actuelle, véritable défi à la sécurité, à la beauté de notre ville ; comme, d’autre part, les différents projets de détournement antérieurement envisagés sont, paraît-il, irréalistes parce que trop coûteux, il a bien fallu chercher et trouver une autre solution.

La Compagnie du P.O., nous a-t-on dit, émit tout d’abord l’idée de faire suivre au chemin de fer projeté le quai Baco, le quai de la Maison Rouge, le quai de l’hopital et le quai de l’île Gloriette pour emprunter ensuite le quai de la Fosse.

En présence des objections soulevées, elle semble avoir renoncé à son dessein. Et nous croyons savoir qu’elle s’est ralliée, en principe, au détournement de la voie ferrée par le quai Magellan, le quai Moncousu et le quai de Tourville. Cette nouvelle voie serait établie en viaduc à partir d’une gare commune au P.O. et à l’État, située prairie de Mauves, et jusqu’aux abords de Chantenay, dégageant ainsi le quai de la Fosse.

La présence du viaduc sur la Fosse, en effet, doit, au lieu de l’encombrer, permettre un élargissement parallèle de la voirie et des quais de manutention du port, par suite de la suppression des passages à niveau, des hangars et des deux voies de vitesse.

A cette solution, certes, nous en aurions préféré une autre, et c’est celle que l’Écho de la Loire a préconisée, il y a déjà quelques années.

En quoi consiste-t-elle ? Tout simplement, tout bêtement, à placer la gare commune là où se trouve la gare de l’État, et à faire aboutir par un tunnel sous la Loire, sous le port maritime, la voie ferrée à Chantenay. La gare de Chantenay ne se trouve-t-elle pas, en effet, approximativement dans l’axe de la gare de l’État ? On n’aurait pas besoin, ainsi, de recourir aux expropriations.

Malheureusement, cette suggestion, si elle émanait d’une personne de bon sens, n’émanait pas d’un technicien. Aussi les techniciens ont fait les difficiles : ils ont dû se répéter en cœur le vers de Molière : Nul n’aura du talent, hors nous et nos amis…

LA DÉRIVATION DE L’ERDRE

Ainsi donc, il convient tout d’abord de se préoccuper de la future voie ferrée.

On pourra ensuite examiner les modalités de la dérivation de l’Erdre.

Pour l’instant, d’après nos renseignements, l’écoulement des eaux de l’Erdre doit se faire sous les Cours pour aboutir à un grand bassin à flot dans le canal Saint-Félix, grand bassin, avons-nous lu quelque part, destiné à servir de garage en dehors du courant et au moment de la débâcle des glaces.

LE BRAS DE L’HÔPITAL

En supposant qu’on agisse de la sorte, on ne voit pas du tout pourquoi on serait obligé de procéder au comblements, tout au moins total, du bras de l’Hôpital.

Ce bras, on peut donc le conserver.

Comment l’utiliser, tout en parant aux dangers signalés par les Ponts-et-Chaussée ? Il suffit, nous explique la Société des Architectes  « de relever ses fonds à la cote nécessaire pour remédier aux affouillements et de maintenir la nappe d’eau, renouvelable à chaque marée, à un niveau à peu près constant. »

Le bras de la Loire pourrait alors servir à de grandes choses.

On pourrait y installer un lac municipal qui, avec des vannes et des déversoirs permettant de renouveler la masse liquide, servirait pour les sports aquatiques : natation et water-polo, l’été, patinage, l’hiver, peut-être même canotage, régates de bateaux-modèles et fêtes vénitiennes.

Il serait possible d’y créer des bains publics qui remplaceraient, tout au moins l’été avantageusement, l’école de natation et consoleraient nos concitoyens de ne pouvoir s’offrir le luxe, comme certaines ville, Rennes notamment, de magnifiques piscines.

Ce lac, dont les berges seraient occupées par de lumineux jardins formerait un site superbe et gracieux qui ne manquerait pas d’exercer sur les touristes une invincible attraction. Il conserverait son caractère fluvial à notre cité, dont il augmenterait la puissance de rayonnement.

L’AMÉNAGEMENT DES QUAIS RIVERAINS

Il est donc de toute nécessité de conserver au cœur de la cité le plan d’eau constitué actuellement par le bras de l’Hôpital. Le comblement de ce bras serait, comme dit l’autre, plus qu’un crime, une faute.

Et ce qui serait une faute aussi, ce serait de laisser porter atteinte à nos futures promenades publiques, aux quais riverains. Or, le projet de comblement nous parait, à cet égard, gros de menaces.

On nous a laissé espérer que, par suite de la suppression de la voie ferrée actuelle et de la gare de la Bourse, on créerait une belle esplanade à l’entrée du quai de la Fosse et qu’on ressusciterait ainsi une ancienne beauté perdue de Nantes. On a laissé entendre qu’on en créerait une autre à la pointe de l’île Gloriette. Acceptons-en l’augure.

A la rigueur, on peut passer sur l’inconvénient que présente le viaduc aérien, encore que ce viaduc aura pour effet d’enlaidir considérablement le paysage. C’est là, cependant, un moindre mal et c’est pour cette raison qu’il conviendra de le supporter avec résignation et philosophie.

Mais il faudra veiller à ce qu’aucun bâtiment, permanent ou temporaire, ne puisse être édifié, à quelque titre que ce soit, dans les espaces redevenus libres, – et, en particulier, sur la future esplanade du quai de la Fosse.

Et ici, il est instamment recommandé d’ouvrir l’œil, – et le bon.

Le plan remis par la ville en vue du concours d’aménagement indique, en effet, une limite du domaine public maritime qui va de la rue Deurbroucq, sur le quai actuel de l’Île Gloriette, jusqu’au débouché de la rue des Capucins, sur le quai de la Fosse, et même un peu en aval de ce point. Cette limite laisse une zone de 100 mètres entre les terrains accessibles au public et la nouvelle rive du fleuve.

Si, un jour ou l’autre, la ville, ployant sous le faix des charges, abandonnait à l’État ou à la Chambre de Commerce par exemple, qui nous dit qu’on ne verrait pas aussitôt s’élever toutes sortes de constructions hétéroclites à usages industriels ? Résultat : on aurait du même coup, complétement bouché la vue du port, on aurait anéanti toute perspective sur la Basse-Loire.

Et ceci est infiniment grave.

L’influence du milieu sur les individus n’est pas, en effet, contestable. Le cadre joue un rôle primordial dans la formation des caractères. Il vous pousse à l’action ou vous conseille la paresse. Bref, il vous pétrit, il vous façonne. C’est une école.

Si nos aïeux furent de hardis navigateurs, c’est que, pour beaucoup d’entre eux, ils puisèrent l’amour de la mer en contemplant, de l’ancienne promenade de la Fosse, la fuite des bateaux et des voiles vers le large ; c’est qu’ils ont bercé leurs jeunes ans aux bruits des lames déferlantes. Ainsi ils apprirent à mettre de leur âme sur la crête des vagues, à poser leur cœur au haut des mâts, à se désaltérer aux souffles vivifiants chargés d’embruns et d’iode.

Le jour où leurs descendant auront devant eux des écrans horribles leur masquant les vastes horizons, où ils auront été emmurés, emprisonnés dans des quartiers aveugles, étouffants, privés de toute échappée de lumière, qu’ils n’entendent plus battre à leurs portes le clapotis des flots de la Loire accourus de l’infini des océans, qu’ils ne verront plus s’étaler sous leurs regards la féerie mouvante et changeante des étendues vertes, eh bien, ce jour-là, ils ne seront plus les mêmes. Leurs âmes se racorniront, se rapetisseront, prendront des plis mesquins. Citadins étriqués, anémiques, ils se dépouilleront peu à peu des vertus ancestrales. Ils se confineront douillettement au coin de leur feu, ils coifferont leur bonnet de coton, incapables désormais de toute grande envolée. Ils laisseront s’émousser leur traditionnelle énergie des audacieuses aventures… Et ce serait vraiment grand dommage.

Il ne faut pas que cela soit. Il ne faut pas que Nantes soit débarrassée, comme d’une défroque, de son aspect maritime.

Avec les bras de la Loire, avec les rivières qui la sillonnent en tous sens, on eût pu en faire une sorte de Venise, savoureuse, originale, toute bruissante d’eaux vives, pleine de fraicheur et d’intense poésie.

Au lieu de cela, voilà qu’on commence par la niveler, légaliser, la transformer en un désert sablonneux d’une morne platitude. Cette sombre fureur de dévastation, de saccage, jusqu’où ira-t-elle ? Le poignant de la chose, c’est que précisément on ne sait pas. Nous voulons savoir. Il n’est pas possible de continuer plus longtemps à marcher dans l’inconnu, dans le mystère, dans les ténèbres.

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